Vers la résidence alternée obligatoire : le tour de passe-passe des masculinistes

À l’heure où le terme “masculinisme” vient de faire son entrée dans le dictionnaire (le Petit Robert dans sa dernière édition*), force est de constater que les masculinistes ont le vent en poupe. Avec l’imposition de la résidence alternée pour les couples avec enfant en cas de séparation, ils viennent en effet de remporter une victoire sur le front principal de leur lutte pour la défense des intérêts des hommes : la “cause des pères”.

La résidence alternée, d’une loi à l’autre

Évacuée in extremis de la loi sur l’égalité hommes-femmes, le principe de la résidence alternée obligatoire est revenu par la petite porte dans la proposition de loi sur la famille (loi n°1856 relative à “l’autorité parentale et de l’intérêt de l’enfant”). L’intense lobbying des associations de pères en sa faveur a donc bien porté ses fruits.

À croire que la stratégie victimaire et les jérémiades des “pères perchés”, adeptes des coups médiatiques, martelant depuis des mois des slogans on ne peut plus consensuels sur “l’égalité parentale” et le “droit des enfants à leur deux parents”, ont réussi à anesthésier l’esprit critique du plus grand nombre.

La revendication phare des masculinistes, rendre la résidence alternée (RA) obligatoire, rencontrait jusque-là des résistances : pas réaliste, pas souhaitable et même dangereuse. Qu’on ne s’y méprenne pas, la RA n’est pas un problème en soi. En cas d’absence de conflit, il s’agit d’un arrangement entre adultes (et, si possible, enfants) consentants qui permet, du moins en théorie, un meilleur partage des tâches et des charges parentales. Depuis la loi de 2002, elle est d’ailleurs de plus en plus choisie par les couples séparés. Mais c’est son caractère obligatoire qui est problématique

Elle est en effet jugée ni réaliste ni souhaitable pour les enfants en bas âge, par exemple, ou tout simplement pour ceux qui ne le désirent pas. Elle ne l’est pas non plus dans les (nombreux) cas où les pères non investis dans l’éducation et le soin à leur progéniture n’en veulent pas – ce n’est pas par la contrainte qu’ils se métamorphoseront en parents responsables, et rien ne les empêchera de se soustraire à leurs obligations parentales.

Dangereuse, enfin, elle l’est certainement dans tous les cas de violences envers les femmes et les enfants, qu’elles soient avérées ou dissimulées. La résidence alternée par défaut contraindra les victimes d’hommes violents (harceleurs, jaloux, agresseurs…) à rester sous l’emprise de ces derniers en rendant l’éloignement physique très compliqué.

Les masculinistes la voulaient… la gauche l’a fait !

Malheureusement l’activisme d’une poignée de masculinistes parés du costume de “gentils papas” a eu raison de ces résistances. Mais dans cette histoire, l’élément le plus déterminant est sans doute l’adhésion d’une partie de la gauche, du gouvernement et de certaines figures du féminisme institutionnel au principe de l’imposition de la RA.

1er acte : un collectif de femmes et une pétition

Le premier acte fut la création d’un collectif de femmes pour la RA obligatoire, et le lancement d’une pétition (signée notamment par Clémentine Autain), opération savamment orchestrée par Stéphanie Hain, compagnon(ne) de route des masculinistes – pour celles et ceux qui en douteraient, la tribune qu’elle cosigne avec Sébastien Ledoux de l’association “Osons les pères” dans Libération daté du 16 mai est un parfait manifeste masculiniste.

En présentant la RA obligatoire comme le moyen de lutter contre les abandons de famille et de responsabiliser les hommes, elle la lave de tout soupçon. Et elle lui donne une légitimité auprès des femmes et des féministes – vu sous cet angle, il n’y a que les Zemour et les fétichistes de la famille patriarcale et de la femme au foyer pour s’y opposer. De cette manière, elle parvient ainsi à dissiper l’odeur de souffre qui colle à cette revendication classique des militants des droits des pères qui sont, faut-il le rappeler, mus par une volonté d’emprise (les “droits sur” leur ex et leurs enfants priment sur les devoirs de parents) et de revanche (faire payer à leur ex le choix de la séparation).

♦ 2nd acte : une proposition de loi… de gauche

Le second acte fut son intégration dans le projet de loi sur la famille défendu par une équipe dont le casting devait la protéger des critiques : des femmes de gauche, des écologistes (François De Rugy, Barbara Pompili, etc.), et des députés de la majorité dont Erwann Binet qui fut rapporteur de la loi sur le mariage homosexuel, et de ce fait en première ligne contre le front homophobe de la Manif pour tous.

Or, que nous apprend la lecture de la première version de cette proposition de loi ? Qu’il faut sacraliser “le caractère indissoluble du lien de filiation” et qu’il faut sanctionner davantage les mères qui hésitent à confier leur enfant la moitié du temps à leur ex. Mais surtout, elle nous apprend que les députés reprennent à leur compte une antienne masculiniste, à savoir qu’un “un enfant de parents séparés sur cinq ne voit ainsi jamais son père. Et cela sans en évoquer la raison principale : les pères démissionnaires et le phénomène encore massif de l’abandon de famille.

Certes, une série d’amendements ont été déposés pour adoucir cette proposition de loi “de gauche” aux accents répressifs. Et même si, lors des premiers débats à l’Assemblée le 21 mai dernier, des associations (Solidarité femmes, SOS les mamans, etc.) ont tenté d’alerter l’opinion publique et les législateurs sur les dangers de cette loi en rappelant le contexte patriarcal dans lequel elle s’inscrit, le mal est bel et bien fait.

En quelques semaines, le tour de passe-passe avait fonctionné. La RA obligatoire était devenue un thème “de gauche” allant dans le sens du progrès social et de l’émancipation des femmes. Quelle que soit la réalité concrète de la situation post-rupture et malgré les violences en tout genres (verbales, psychologiques, physiques et économiques), les femmes se verront imposer une cohabitation forcée avec leur ex via la résidence alternée… mais tout cela est, nous dit-on, dans leur intérêt.

Scénarios sombres pour fiction politique

Un verrou a sauté et on ne sait pas où cela va s’arrêter. Si le sujet n’était pas si grave, on pourrait s’amuser à faire de la politique fiction basée sur le principe cher aux masculinistes du renversement du sens des rapports de domination.

La prochaine étape sera-t-elle, pour les hommes et les femmes de “gauche”, de se réapproprier le thème des “hommes battus” et lancer un vaste plan de lutte contre le fléau des violences conjugales… contre les hommes ?

Prêteront-ils/elles l’oreille aux discours des associations masculinistes telles que SOS hommes battus ou le GES (Groupe d’études sur les sexismes) qui s’emploient depuis des années à relativiser les violences masculines en créant une fausse symétrie hommes-femmes au sujet des violences ?

Seront-ils/elles sensibles à la mise en scène spectaculaire des masculinistes anglais du ManKind Intitiative qui ont récemment réussi leur coup de communication virale en diffusant une vidéo choc affirmant que 40% des victimes de violences conjugales sont des hommes ?

Députés vert.e.s et rose pale tomberont-ils/elles dans le panneau en se mettant à légiférer pour la défense des hommes maltraités… par les femmes ?

Et ensuite, pourquoi ne s’engageraient-ils/elles pas dans la lutte contre… les discriminations “hétérophobes”, la “familiphobie”, ou encore le “racisme anti-blanc”…? Autant de notions aberrantes inventées par les réactionnaires de tous bords qui cherchent à brouiller nos perceptions.

Le 8 juin 2014, ne laissons pas la rue aux masculinistes

Nous ne sommes pas dupes et continuerons d’empêcher les réactionnaires de falsifier la réalité et d’occuper à leur guise l’espace public.

Comme l’année dernière, ce dimanche 8 juin, les masculinistes pro-droits des pères appellent à un rassemblement baptisé “Deuxième marche pour l’égalité parentale“.

Que ce soit l’occasion pour eux de fêter leur victoire ou de préparer leur prochaine offensive, nous ne les laisserons pas parader tranquillement (lire l’appel au contre-rassemblement).

Leur combat en faveur des profiteurs de la domination masculine est un combat d’arrière garde. Nous serons là pour leur rappeler.

Stop-masculinisme

*La définition du Petit Robert : Ensemble de revendications cherchant à promouvoir les droits des hommes et leurs intérêts dans la société. “Le masculinisme est une mouvance qui propose le rétablissement de valeurs patriarcales sans compromis : différenciation radicale des sexes et de la place de l’homme et de la femme” (L’Humanité, 2013).”

(cet article est initialement paru sur le site LePlus : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1211470-vers-la-residence-alternee-obligatoire-le-tour-de-passe-passe-des-masculinistes.html)

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