“Sois père et tais-toi” : les hommes ne seront-ils jamais responsables ?

Image sois père!“Sois père et tais-toi !” est un film documentaire de Lorène Debaisieux, réalisé en 2014 et diffusé le 13 janvier 2015 sur France 5. Il a été vu par plus de 800 000 téléspectateur.ices à sa première diffusion (soit 3% d’audience). Ce film traite de ce que certain.e.s nomment les “paternités imposées”, un sujet polémique auquel le personnage central du film, l’avocate Mary Plard, a consacré un livre en 2013. Nous proposons ici une analyse critique de ce film auquel le magazine Causette1 s’est associé. Nous souhaitons montrer en quoi ce documentaire s’inscrit pleinement dans l’offensive masculiniste en cours.

Les éternelles ficelles émotives

Dès les premières minutes du documentaire, ce sont les émotions qui sont mises en avant. Après avoir écouté “par hasard” l’histoire d’un homme qui s’estime victime de “paternité imposée” qui la “bouleverse”, la réalisatrice nous dit qu’elle a décidé de faire un film pour “écouter sans juger ces hommes en colère”. Comme le documentaire “Des hommes en vrai”2, qui compile des portraits d’hommes qui se disent en souffrance ou se présentent comme victimes des femmes, on veut nous faire croire que seules les émotions guident les choix de réalisation et que le sujet est choisi quasiment par hasard. Pourtant, Lorène Debaisieux est une habituée de ce type de sujet, auquel elle a déjà consacré trois documentaires3. Dans “Sois père et tais-toi !”, comme de coutume dans la rhétorique masculiniste, l’usage du ressort émotionnel n’a pas d’autre objectif que d’empêcher la réflexion.

Le documentaire se conclut de manière on ne peut plus mélodramatique avec l’évocation d’un homme dont la lente descente aux enfer puis la mort auraient été provoquées par une situation de “paternité imposée”. Cette mise en scène de la souffrance d’un homme et son interprétation, dont on ne peut bien-sûr pas vérifier la véracité, est encore une fois exactement la même que dans “Des hommes en vrai” et dans nombre de récits masculinistes.

Les hommes victimes, les femmes vénales et manipulatrices

Les partis pris de la réalisatrice deviennent rapidement limpides, et l’on nous sert les arguments usés jusqu’à la corde par les masculinistes : les hommes victimes de violence, les femmes vénales et manipulatrices.

Sur la violence tout d’abord, les mots sont extrêmement forts, voire carrément déplacés, et placent toujours les hommes dans le statut de victime. Jean-Jacques affirme qu’il “subit cette violence”… d’un enfant qui entame une procédure de reconnaissance en paternité. Mais il y a plus grave. Le mot “viol” revient plusieurs fois pour caractériser l’expérience vécue par les protagonistes du documentaire, que ce soit par la voix off ou par les hommes concernés. On nous assène que ces hommes “ont été violés” et qu’il s’agit d’un “viol à la paternité”. L’emploi du mot “viol” pour caractériser des faits qui n’ont rien à voir est particulièrement grave. Chaque année en France, 83000 femmes sont victimes de viols et tentatives de viols. Voilà la réalité sociale, loin des métaphores inacceptables véhiculées par ce documentaire.

Les choses sont aussi très claires sur ce qui dérange profondément ces hommes : on leur demande de l’argent. Un homme pose le décor : “C’est que pour l’argent.” Un autre témoignage, plus tard dans le documentaire : “Payer, payer, payer […] La justice frappe à ma porte pour me demander de l’argent, pas pour assumer mon rôle de père.” Et la réponse de l’avocate est on ne peut plus claire elle aussi : “Et bien on va se battre sur l’argent.” Un homme évoque enfin la question de la responsabilité, mais de quelle manière ! “Il pourrait y avoir un autre système. On pourrait ne pas être responsable financièrement.” La femme vénale, qui se sert de ses charmes pour arnaquer des hommes crédules, voilà encore un cliché misogyne éculé, qui a au moins le mérite de mettre en lumière le fait que les hommes en question ne commencent à bouger que lorsqu’on menace de toucher à leur portefeuille, à l’instar des pères divorcés soutenus juridiquement par des associations telles que SOS Papa… pour éviter de payer la pension alimentaire.

En filigrane, la figure de “la femme manipulatrice” est présente tout au long du film. Le premier homme que l’on entend, en introduction du documentaire, confie “la honte de s’être fait avoir”. Plusieurs autres parlent de “piège” que ces femmes leur auraient tendu. Il ne s’agit en réalité que d’une remise au goût du jour du thème “de l’enfant dans le dos”. Mais au fait, quelles sont leurs responsabilités, à eux ? Un homme qui ne veut pas avoir de rapport fécondant et se sent responsable ou ne fait “pas confiance” à la femme avec qui il s’apprête à partager de la sexualité ne doit-il pas tout simplement mettre un préservatif (ou éviter la pénétration vaginale) ? Et bien non, encore une fois, les hommes nient leur responsabilité, dans une avalanche de commentaires qui en disent long sur la manière dont ils envisagent la contraception. Du classique “J’ai été naïf, elle me disait qu’elle prenait la pilule” à cet homme qui dit que “au début” de la relation, les rapports étaient protégés, puis plus du tout, sachant que selon ses dires, les amant.e.s ne se sont vu.e.s que “quatre ou cinq fois” ! La contraception masculine est très rapidement évoquée, et aussi vite évacuée, alors qu’il s’agit selon nous du coeur du problème. Au final, le documentaire nous assène une fois de plus que la contraception et la maîtrise de la fécondité sont des affaires de femmes.

Un positionnement masculiniste clair

Ce documentaire tombe à point nommé, à la suite des mobilisations de “pères perchés” et de la sortie du livre de l’avocate Mary Plard sur les “paternités imposées”. Il y a donc un contexte social, politique et médiatique qui fait de “Sois père et tais-toi” une pierre de plus à l’édifice masculiniste. Il faudrait faire preuve d’une grande mauvaise foi pour prétendre se tenir en dehors de ce contexte-là. Comment croire que la très médiatique Mary Plard, qui dit avoir “participé à toutes les luttes féministes de son époque” ne voit pas en quoi sa croisade d’aujourd’hui va à l’encontre des luttes féministes ?

Au-delà du contexte, le discours sous-jacent de ce documentaire est sans équivoque. Il reprend point par point l’argumentaire masculiniste, depuis le thème de la “justice anti-hommes” (“La procureure privilégie souvent la cause des femmes”) jusqu’à la dénonciation de la “guerre des sexes” qui serait menée… par les femmes. D’ailleurs la réalisatrice va jusqu’à alimenter la division entre femmes en mettant largement en avant celles qui “se rangent dans le camp des hommes” (vers la fin du film, une scène ubuesque montre une femme qui demande à un avocat comment faire une procédure contre… les femmes qui font des procédures).

Enfin, la victimisation et la déresponsabilisation des hommes est de rigueur. Un homme va même jusqu’à déclarer : “On est manipulés. On n’a pas le pouvoir. On est le sexe faible.” Un seul témoignage sur l’ensemble du documentaire (celui d’une procureure) vient rappeler que si les hommes ne veulent pas d’enfants, ils en ont la possibilité concrète, alors que la voix off assène des commentaires invraisemblables, comme celui sur une fresque de la Cour d’Appel de Rennes représentant la justice comme une “femme triomphante”. La phrase qui clôture le film est le coup de grâce d’un long plaidoyer réactionnaire : “Pour qu’une maternité choisie ne l’emporte pas sur une paternité imposée.”

En conclusion

Le titre même du documentaire en résume toute la teneur : “Sois père et tais-toi !” est bien évidemment une détournement de “Sois belle et tais-toi”, au départ titre d’un film de 1958, repris à leur compte par nombre de féministes pour dénoncer le rôle de potiches que l’on réserve aux femmes. Le fait de piller ainsi l’imaginaire féministe pour servir la “cause des hommes” est un procédé masculiniste classique, qui s’inscrit pleinement dans le mouvement de “backlash” qui vise à contrer le mouvement d’émancipation des femmes.

Alors que le sujet du documentaire pourrait ouvrir sur des questionnements légitimes et passionnants autour de la parentalité, il y a dans “Sois père et tais-toi !” une mauvaise foi patente sur les arguments en faveur de la paternité “de coeur” plutôt que biologique. Le film emploie le même procédé rhétorique que les associations de “droits des pères” qui ne militent pour l’implication des hommes dans l’éducation des enfants que dans les cas de divorce ou de séparation. Comment croire en la sincérité de ces hommes qui, d’un seul coup, se transforment en héros anti-essentialistes et font comme s’ils avaient toujours lutté pour différencier “père” et “géniteur” ? Que font-ils en dehors de leur cas personnel ? Se mobilisent-ils sur ces sujets ailleurs que dans situation inconfortable pour eux ? Pourquoi ces hommes sont-ils incapables de reconnaître qu’ils ne se sont pas “faits avoir” mais qu’ils ont été négligents et que cette erreur a eu de graves conséquences ? Pourquoi ne tirent-ils pas de leçons de leurs manquements et persistent-ils à se placer dans le statut de victime ? Si ce thème est si important pour eux, pourquoi ne s’engagent-ils pas auprès des jeunes hommes pour les informer sur les comportements à risque, à éviter ? Pourquoi les femmes qui se sont retrouvées seules pour gérer la grossesse, l’accouchement et l’éducation des enfants ne sont-elles pas entendues dans le film ? Combien de temps encore va-t-on continuer à considérer les hommes comme de grands enfants irresponsables, qui n’ont de comptes à rendre à personne en matière de sexualité et de relations amoureuses ? À quoi sert un documentaire tel que “Sois père et tais-toi !”, si ce n’est à déresponsabiliser les hommes et renforcer la domination masculine ?

1Ce n’est pas la première fois que Causette fraye avec les idées antiféministes, comme on peut le constater notamment dans cette lettre à Causette.

2Des hommes en vrai, P. Chilowicz, 2009. Lire notre analyse de ce film.

3En effet, la filmographie de la réalisatrice est ponctuée de documentaires ayant trait aux questions d’enfance et de parentalité : “Une enfance particulière” (1999), “M. le juge aux Affaires Familiales” (2000), et “Mes parents, leur divorce et moi” (2010).

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One Response to “Sois père et tais-toi” : les hommes ne seront-ils jamais responsables ?

  1. Sainz de la Maza says:

    Je suis scandalisé de ce film documentaire qui est passé sur public Sénat dimanche soir, c’est une offensive contre la femme, la contraception , le droit à choisir la maternité .
    Une magistrate a évoqué que la contraception masculine existait mais aucun ne l’a utilisé
    il est préférable d’accuser les femmes de manipulation et de parler des enfants comme des indésirables qui soutirent de l’argent et demandant au tribunal une reconnaissance de paternité.
    Qui est derrière ce film?, la religion?l’extrême droite? les deux à la fois?
    Le débat après le film a été encore pire .
    J’appartiens à une génération qui s’est battue pour la liberté, la contraception je me refuse de voir ces obscurantistes revenir et gâcher la vie de nos enfants. Comment combattre ces propos réactionnaires? peut- on porter plainte pour haine de genre et propos diffamatoires?
    Ma première réaction a été d’écrire à la chaîne parlementaire pour leur faire part de mon mécontentement sur la diffusion et son débat biaisé.
    L’union a toujours fait la force , nous ne pouvons pas laisser ce type de propos.

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