Serge Charnay: de la grue à la prison, parcours d’un masculiniste enragé… parmi d’autres

On se souvient de l’action spectaculaire de la grue jaune. C’était il y a plus d’un an, à Nantes. Accompagné de Nicolas Moreno, Serge Charnay escaladait la célèbre grue Titan pour attirer l’attention sur la “cause des pères” à quelques jours d’une manifestation dont il était l’un des initiateurs. Une grue jaune, une inscription “Benoit, 2 ans, sans papa”, et un ciel bleu en fond : de beaux symboles, de belles images, un bon timing. Le temps d’un week-end interminable, tous les projecteurs étaient braqués sur la grue. Charnay réussissait formidablement son “coup de com'”, offrant une tribune idéale à ces pères qui se plaignent de la “justice sexiste” (à l’encontre des hommes) qui “assassinent nos familles et nos enfants”. Rien que ça !

Un an plus tard, Serge Charnay n’est plus sur une grue mais il fait à nouveau parler de lui. Il vient d’écoper, une nouvelle fois, d’une peine de prison pour avoir enlevé son fils. Cela devrait-il nous étonner ? Pas vraiment. Comme beaucoup de ces “pères perchés” qui, depuis plus d’un an, se sont illustrés dans différentes villes de France et fédérés au sein du “Collectif de la grue jaune”, Charnay n’est pas le gentil papa victime d’injustice qu’il prétend être. C’est d’abord un masculiniste militant, violent et enfermé dans un imaginaire férocement misogyne. Et parmi la poignée d’activistes gesticulant, il ne fait pas figure d’exception.

Hormis les coups d’éclat médiatiques et l’intense lobbying politique, de nombreux militants de la cause des pères sont connus pour leurs pratiques de harcèlement à l’encontre de leurs ex-compagnes : tentatives d’intrusion à leur domicile, diffusion de rumeurs ou divulgation d’informations privées sur les réseaux sociaux, ce qui a pour effet de terroriser les mères et leurs enfants. Toxiques pour leur propres enfants, certains de ces pères ont été déchus de leur autorité parentale, chose rare mais justifiée par leurs comportements. Et à l’instar de Serge Charnay, d’autres sont passés par la case prison pour de bien peu glorieux faits d’armes. À Grenoble, par exemple, René Forney, président de l’association Père-Enfant-Mère a été condamné à deux reprises pour injure à magistrat. Son ami Youcef Ouateli, le trésorier de l’association, déjà condamné pour violences conjugales, ajoutait récemment de nouvelles lignes à son casier judiciaire pour des faits de violences contre un syndicaliste, le 1er mai 2013, puis contre des policiers à l’occasion d’un contrôle au pied de la cheminée sur laquelle était perché René Forney.

Évitons donc de nous laisser attendrir par la “cause des papas”. Essayons plutôt de comprendre ce qui se cache derrière et appelons un chat un chat. Avec Serge et sa bande de pères perchés, on a affaire à des masculinistes convaincus et organisés.

Ces masculinistes qui avancent masqués

Le masculinisme, qu’est-ce que c’est ? Est-ce l’équivalent du féminisme pour les hommes ? Et bien non, il s’agit plutôt du contraire. Le masculinisme est une résistance au projet féministe. C’est un contre-mouvement social réunissant des hommes (et quelques femmes) hostiles à l’égalité réelle et baignant dans une idéologie réactionnaire : une sorte de corporatisme masculin pour la défense des intérêts des hommes et de l’ordre patriarcal. Les associations et groupes masculinistes font en quelques sorte comme les syndicats de patrons, ils défendent les dominants – en régime capitaliste, les patrons sont du côté du pouvoir, et bien en régime patriarcal, faut-il le rappeler, ce sont les hommes qui bénéficient de privilèges et occupent les positions de pouvoir.

Mais la particularité des masculinistes c’est d’avancer masqués. Ils ne se battent pas tous pour la suprématie masculine et la réaffirmation des valeurs viriles. La plupart, au contraire, se disent favorables à l’égalité hommes-femmes. Certains se définissent eux-mêmes comme “féministes”… mais en ajoutant que le féminisme est allé trop loin. Selon eux, non contentes d’avoir obtenues l’égalité, les femmes auraient pris le pouvoir.

Voilà donc l’originalité de cet antiféminisme : inverser les rapports de domination, travestir la réalité sociale, et présenter les hommes comme des victimes. En bref, ils sont dans la “plainte” perpétuelle : les hommes souffrent, ils sont en perte de repères, discriminés, parfois même battus, victimes du “sexisme anti-homme”, des harpies féministes, du “matriarcat”, de la “féminisation” de la société, des inégalités parentales, des “féminazis”, etc.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. S’il est un peu plus délicat de combattre des personnes qui se présentent comme des victimes et se disent favorables à l’égalité, n’oublions pas que l’objectif de tous ceux qu’on nomme masculinistes est bel et bien de revenir sur des droits acquis par les femmes, et de reconduire la domination masculine sous une forme renouvelée.

Cause des pères : comprendre les enjeux, démonter les mythes

Et la stratégie de la “victimisation” et du renversement des rôles est plutôt efficace. On finirait presque par les croire… si l’on y prenait pas garde. Qui n’a pas autour d’elle ou de lui un ami d’ami qui ne peut plus voir ses enfants comme il le souhaiterait après un divorce ? C’est ce que Serge et ses copains répètent à longueur de temps.

Ils veulent, disent-ils, pouvoir être présents auprès de leurs enfants, s’occuper d’eux et investir la paternité. Mais on les en empêcherait. La justice aux affaires familiales en premier lieu. Véritable mafia, elle serait contrôlée par un lobby de juges femmes forcément partiales, et corrompue par des avocats qui se repaissent du malheur des pères divorcés. Et puis leurs ex-femmes ou compagnes. Elles feraient tout pour les séparer de leurs enfants, en déménageant loin et en bourrant le crâne de leurs enfants pour qu’ils détestent leur père.

Voilà le tableau que dépeignent les militants des droits des pères. Bien sûr, l’idée n’est pas de dire qu’il n’existe pas de cas d’abus, ni qu’aucun père ne vit des situations réelles d’injustice. Mais il faut quand même rappeler quelques faits pour contrer leur stratégie de victimisation et de mystification de la réalité.

Des motivations moins louables que ce qu’ils affichent

Tout d’abord, bien avant que ces pères montent sur des grues, les femmes et les féministes se battaient pour le partage du travail parental et une réelle implication des hommes dans ce travail. Or aujourd’hui encore, les inégalités persistent dans ce domaine. Les femmes continuent d’en faire plus, beaucoup plus, avant et après la séparation. Et puis, si la résidence principale des enfants est en effet fixée dans la plupart des cas chez la mère, c’est à la demande des deux parents. C’est-à-dire que la majorité des pères se satisfont de cette situation où c’est leur ex qui fait le boulot. Les fameux “nouveaux pères”, très impliqués dès la naissance de leur enfant et dont la presse parle abondamment, ne sont pas encore légion. Et ceux qui subissent une injustice après une séparation, encore moins.
En réalité, les mots d’ordre martelés sur “l’égalité parentale”, les “droits du père” ou la résidence alternée par défaut, sont l’arme de combat par excellence des masculinistes contre les femmes et les enfants. Et dans ce combat, les motivations de ces hommes sont bien plus prosaïques et moins louables que ce qu’ils affichent.

Leurs intérêts sont d’abord d’ordre matériel. En obtenant la résidence alternée, ils s’assurent de ne pas payer de pensions alimentaires. Ensuite, leurs motivations sont liées aux questions de pouvoir. Les masculinistes militants sont la plupart du temps animés du désir de vengeance après une séparation qu’ils n’ont pas supportée. S’ils réclament l’imposition de la résidence alternée, ce n’est pas pour s’assurer le “droit de” mais bien “le droit sur”. Une manière pour les hommes de continuer plus facilement à exercer une emprise sur leur ex et leurs enfants qui, dans l’imaginaire masculiniste, leur appartient.

Contre “la cause des pères”, la vigilance s’impose

On peut déplorer que beaucoup de monde tombe dans le panneau en défendant le principe de la résidence alternée comme modèle, sans prendre en considération ces enjeux de pouvoir. Des féministes comme Clémentine Autain ou Geneviève Fraisse ont même cosigné une pétition lancée par Stéphanie Hain, une alliée et une caution féminine des masculinistes.

La vigilance s’impose. Pour comprendre et combattre le mouvement des “droits des pères”, nous devons nous méfier des mises en scènes sophistiquées, des slogans faciles et des belles images de banderoles flottant au vent en haut des grues ou des cathédrales.

En grattant un peu le vernis des apparences on trouve très vite une idéologie et des pratiques dangereuses qu’on ne peut pas laisser s’installer.

Collectif Stop-masculinisme

Cet article a initialement été publié sur le site “Le plus” du Nouvel Obs. Pour y accéder c’est ici.

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